éditoriaux

De grande rhétorique

De grande rhétorique

Entre 1450 et 1530, les Rhétoriqueurs ont formé un vaste réseau de poètes-orateurs en français. Fréquemment attachés à des cours, ils se sont donnés pour première mission d’assurer la gloire de leurs mécènes. Plus largement, ils ont visé à soutenir, au moyen de l’éloge et du blâme, les valeurs politiques et morales au fondement de leur communauté. Leur suprême ambition a été de résorber la "fracture" d’un monde traversé par les crises (guerres, changements de dynasties, décès de dirigeants, etc.) grâce à des compositions d’une « facture2 » rhétorique particulièrement virtuose. Depuis près d'un demi-siècle, on les connaissait surtout par le recueil établi en 1978 par Paul Zumthor pour la collection 10/18, lequel formait dyptique avec un essai publié la même année aux éditions du Seuil Le Masque et la Lumière : La poétique des grands rhétoriqueurs. Ellen Delvallée et Estelle Doudet nous donnent aujourd'hui une nouvelle Anthologie des Rhétoriqueurs (Classiques Garnier) qui une trentaine d’auteurs pour septante-six extraits. Fabula vous invite à lire l'introduction du volume… Mais c'est l'ensemble de l'ouvrage, subsidié par des fonds suisses, qui est découvrir en libre accès depuis le site de l'éditeur.

(Illustr. : Le grand rhétoriqueur Jean Molinet présentant son ouvrage à Philippe de Clèves, enluminure attribuée au Maître d'Antoine Rolin figurant dans Le roman de la rose moralisé et translaté de rime en prose de Jean Molinet, Valenciennes, 1500, coll. de la Bibliothèque Royale des Pays-Bas)

Valoriser les archives des spectacles

Valoriser les archives des spectacles

Au-delà de l’immédiateté du spectacle vivant, les documents filmiques et sonores qui en rendent compte (captations, trailers, interviews, etc.) ouvrent de nouvelles possibilités de conservation, de diffusion et de documentation. Les fonds d’archives ne cessent de s’enrichir, mais dans quel but exactement ? Édifier une mémoire des arts de la scène, soutenir des investigations scientifiques, favoriser la diffusion des savoirs et la médiation culturelle, nourrir l’imagination créatrice ? La question de ces usages et de leurs limites – les supports sont fragiles et se périment ; les langages artistiques et corporels dont ces ressources témoignent (avec plus ou moins de "fidélité") vieillissent vite – a été au centre d'un colloque organisé par le Centre d'études théâtrales de l'Université de Lausanne, qui avait associé une vingtaine de chercheur·se·s et de professionnel·le·s des arts vivants et des archives travaillant des deux côtés du Jura et de la Sarine. Les actes en paraissent aujourd'hui aux éditions Épistémé dans un volume intitulé Retour vers le vivant : valoriser les archives filmiques et sonores des arts du spectacle, sous la direction de Romain Bionda et Danielle Chaperon. L'ouvrage est également disponible en ligne, en libre accès…

Faire événement

Faire événement

Dans le domaine de la pensée, on croit parfois qu’il n’est d’événement que dans l’intimité d’une lecture qui produit, au milieu d’un parcours, un véritable choc intellectuel. Il en va pourtant des lectures et des leçons intellectuelles comme des expériences de la vie : certaines se taisent, d’autres remontent, et parfois, pour le meilleur et pour le pire, nous sont rappelées. Deux journées d'études tenues les 1er et 2 mai 2025 à l’Université de Lausanne ont été l'occasion de réfléchir sur cette forme singulière de l’expérience, celle qui fait événement. En s’appuyant diversement sur l’histoire de la philosophie, la phénoménologie, la science et la littérature, chacune de ces contributions tente, à sa manière, d’en approcher la vérité. Les Colloques en ligne de Fabula en accueillent aujourd'hui les actes réunis par Michaël Hinterberger, précédés d'un entretien avec l'auteur de L'événement et le monde : Claude Romano.

Images insupportables

Images insupportables

Désormais placée sous la direction de Thierry Hoquet, la revue Critique fête ses quatre-vingts ans et fait peau neuve, adoptant une nouvelle maquette et une nouvelle formule, en restant fidèle à sa vocation de dialogue entre les disciplines, de réflexion critique et d’ouverture aux grandes transformations contemporaines. À l'enseigne des Images insupportables, la première livraison de l'année 2026 s’attache aux formes visuelles qui dérangent ou dépassent les limites de ce qui nous paraît visuellement tolérable : images de guerre, de violence, de catastrophe, mais aussi images emblématiques ou fictives. Que nous disent-elles de notre rapport à la douleur d’autrui, à la mémoire collective, ou à la politique du sensible ? Qu’est-ce qui nous choque ou nous bouleverse ? Le dossier qui réunit des textes de Peter Szendy, Clélia Zernik, Pauline Lafille, Nathan Réra, Alexis Anne-Braun, et un entretien avec Horacio Cassinelli, fait dialoguer philosophie, histoire de l’art, esthétique et psychanalyse autour de la puissance paradoxale de ces images insoutenables. Le sommaire en est aussi accessible en ligne via Cairn…

(Illustr. : À la suite de Carl Hagenbeck, propriétaire d’une ménagerie à Hambourg et qui fut l'un des premiers à organiser, à partir de 1874, des expositions d'êtres humains vivants, les "zoos humains" se multiplient. En 1877, des "Nubiens" sont présentés au Jardin d’acclimatation, au bois de Boulogne à Paris, bientôt suivis par les Indiens d’Amérique, les Fuégiens de Patagonie, ou encore, comme ici, des populations de Guyane ; source : Bnf)

Thomas Mann retraduit

Thomas Mann retraduit

En France comme dans une grande partie de l’Europe, les œuvres de Thomas Mann entrent dans le domaine public. Les éditeurs ont évidemment anticipé la chose, ce qui nous vaut une salve de retraductions, rééditions et adaptations du romancier allemand. Signalons déjà la réédition aux éditions Le Bruit du temps de Mort à Venise dans la traduction demandée au poète Philippe Jaccottet par l’éditeur suisse Charles-Henri Mermod, qui n’aimait pas la traduction française existante. S'agissant de ce titre immortalisé par le film de Visconti, on a désormais l'embarras du choix : Olivier Mannoni offre à la GF-Flammarion une nouvelle traduction préfacée par Frédéric Teinturier, Dominique Tassel en donne une autre aux Belles Lettres, une troisième encore est signée par Corina Gepner au Livre de Poche.

Le monument que constituent les Buddenbrook, prix Nobel de littérature en 1929, est retraduit par Olivier Le Lay aux éditions Gallimard, avec une préface de Philippe Lançon, mais aussi aux Belles Lettres par Jean Spenlehauer.

Les éditions de L'Arbre vengeur nous offrent de leur côté la traduction par Louise Servicen d'un des derniers romans de l'écrivain allemand : Le Mirage.

Rappelons que les éditions de L’Herne ont réédité il y a quelques mois le Cahier Thomas Mann, initialement paru en 1973. Le volume réunit des contributions de Michel Deguy, Marguerite Yourcenar, Martin Flinker, ainsi que de critiques germanophones comme Hans Wysling, Max Rychner ou Ernest Ottwald.

Mes ancêtres colons

Mes ancêtres colons

Disparue en décembre dernier, Michèle Audin était mathématicienne mais reste membre de l’Oulipo (où elle est simplement excusée pour cause de décès). Passionnée par l'histoire de la Commune de Paris, elle a longtemps animé le blog macommunedeparis.com. Elle a publié des livres de littérature et d'histoire, sur les anonymes de la Commune, sur les oubliées de sa famille, sur son père Maurice Audin, assassiné par l'armée française en 1957… Mais on lui doit aussi de beaux essais sur Paris, récemment parus et dûment salués par Fabula : Paris, boulevard Voltaire, suivi de Ponts (Gallimard), Rue des Partants. Paris, Ménilmontant 1848-1953 (Terres de feu). Paraît aujourd'hui aux éd. de l'EHESS Berbessa. Mes ancêtres colons, fruit d'une conversation entamée dès février 2021 avec Marie Laborit, et dont le manuscrit achevé peu avant sa disparition a été accompagné par Juliette et Claude Sabbah. Berbessa est le lieu où se nouent son identité complexe et notre histoire collective, le village des destins croisés de la France et de l'Algérie en contexte colonial. Dans ce récit sans concessions, Michèle Audin poursuit son entreprise historique et littéraire : c'est à une autre écriture de soi en même temps qu'à une autre histoire de la colonisation qu'elle nous invite. Les éditions de Minuit rééditent de leur côté La Maison hantée dans la collection "Double", qui était venu l'an passé ouvrir une fenêtre sur le quotidien de la capitale alsacienne annexée sous l’Occupation.

Frêle bonheur de Rousseau

Frêle bonheur de Rousseau

Les éditions Gallimard rééditent dans la collection Folio Essais l'Essai sur Rousseau signé en 1985 par Tzvetan Todorov sous le titre Frêle bonheur. L’homme est bon à l’état de nature ; c’est la société le corrompt. Telle est la grande idée de Rousseau. Et si l’homme était bon à l’état de nature, c’est parce qu’il était seul et solitaire ; ce qui le corrompt dans la société, c’est le regard des autres. D’où l’impasse : l’état de nature est impossible (et peut-être n’a jamais existé), mais il serait préférable ; l’état de société est bien réel, mais il est décevant. Deux possibilités s’offrent donc : soit devenir pleinement et uniquement citoyen, mais au risque de dénaturer l’homme – c’est la voie explorée dans Le Contrat social ; soit devenir individu solitaire mais au prix de la sociabilité – voie explorée dans Les Confessions et les Rêveries. Or, Rousseau ne suggère-t-il pas lui-même une voie médiane, notamment dans L’Émile ? Une voie qui promettrait un "frêle bonheur", mais un bonheur tout de même ? La GF-Flammarion réédite de son côté les Notes d'un souterrain de Dostoïevski, préfacées par Todorov.

La même collection accueille une édition séparée de la Profession de foi du vicaire savoyard, extraite du livre IV de L'Émile par Bruno Bernardi et Gabrielle Radica — le principal texte consacré par Rousseau à la question de Dieu et de la religion, qui dressa contre son auteur la quasi-totalité de ce que l’époque comptait de penseurs et d’hommes d’Église: d’Holbach à Voltaire, en passant par l’archevêque de Paris et les ministres réformés de Genève, tous se scandalisèrent de cette Profession de foi qui valut à l’Émile d’être aussitôt interdit en précipitant son auteur sur les chemins d'un exil qui ne devait jamais finir. Critiquant les religions révélées et refusant toute autorité aux Églises, Rousseau en appelle à la religion naturelle, croyance raisonnable et raisonnée que chacun peut découvrir dans l’intimité de son cœur. On voudrait que la leçon puisse être définitivement entendue, partout dans le monde.

Sous le titre La paix perpétuelle ? (Vrin), Bruno Bernardi et Céline Spector éditent et commentent de leur côté les textes où le philosophe dialogue avec le Projet de paix perpétuelle de l’Abbé de Saint-Pierre, qui appelait à former une "République européenne" susceptible de garantir la paix entre les États et les protèger des agressions, tout en laissant à chacun la plénitude de sa souveraineté. Si le projet de confédération européenne suscite l’enthousiasme de Rousseau, sa réalisation lui paraît impossible dans l’Europe du XVIIIe siècle, dominée par les monarques : le principe de souveraineté les incite plutôt à "étendre leur domination au-dehors et la rendre plus absolue au-dedans".

Signalons aussi la parution aux Impressions nouvelles des Derniers Jours du promeneur solitaire de Jean-Paul Jouary, une "docufiction" sur la mort de Rousseau, qui reconstitue dans les moindres détails les dernières semaines de la vie de Jean-Jacques à Ermenonville où le Marquis René-Louis de Girardin l’accueille dans sa propriété. Jean-Paul Jouary mêle cette reconstitution romancée à une série de rêves que ce dernier confond avec la réalité. Il se persuade que Diderot, qui fut son meilleur ami avant de le trahir, vient le harceler, puis peu à peu se réconcilier avec lui, retraçant ce qui fut une relation d’une exceptionnelle fécondité. Après s’être affontés, les deux hommes se rappellent leur rencontre et leur rupture, leurs discussions et leurs parties d’échecs…

Lire les éditos de la rubrique Questions de société…

Voir aussi les éditos de la rubrique Web littéraire…

Ou feuilleter l'album de l'année…

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